1_Notes sur la table de travail

Atelier d’écriture semaine 1 sur TIERS LIVRE

« on part ici de Georges Perec, l’importance de cette thématique pour tous les écrivains, en tant qu’elle est une mise en abîme du geste même d’écrire, et de la matérialité de ce geste ».


 

Pour qui pratique le nomadisme intermittent, la table de travail est une installation provisoire.

Elle n’existe pas avant d’être mise en place. Elle n’a pas de lieu. Elle se trouve. Elle est une réalité temporelle. Choisie dans la maison, toujours à l’écart du passage, de ce qui pourrait interrompre, de ce qui fait les contingences matérielles de la vie. Dans une pièce où elle ne sera sur le chemin de personne. Elle est souvent perchée. Quelque part à l’étage ou dans un endroit surélevé : la pièce où sont rangés les livres, les tapis de yoga, les instruments de musique, sur une estrade constituée par un coffrage en bois destiné à accueillir un couchage supplémentaire. Cette fois il s’agit de la chambre à coucher à l’autre bout de la maison, l’une des deux seules pièces de l’étage avec la salle de bains.

La plupart du temps, la table est fabriquée car elle n’existe pas là où elle devrait être : les autres tables font déjà l’objet d’une utilisation précise, celles qui pourraient être disponibles ne sont pas transportables. La table de travail est avant tout une disposition et un assemblage composite. Dans un premier temps, une verticalité et une horizontalité.

Deux tréteaux de bois pliables provenant du cabanon à l’extérieur de la maison. En bois clair, couvert de tâches de peinture blanches, bleues et ocres mais aussi de vernis, de différentes formes : des gouttes sur les traverses inférieures, des coulures sur les montants et des aplats à la jointure supérieure où les pinceaux sont venus s’essuyer. De la poussière, des charnières tordues et des compas en aluminium frêles et branlants. Les deux tréteaux sont relativement proches l’un de l’autre car le seul plateau disponible est une planche de bois carré d’environ 55 cm de côté, en mélaminé blanc. Elle est un élément d’un meuble-étagère qui n’a pas jamais été monté. Elle est quasi-neuve. Avec le reflet de la lumière en contre-jour se distinguent des traces de doigts et de paume qui ont pressé, glissé. Les tréteaux sont trop grands pour la planche, trop rapprochés pour que les jambes puissent bouger librement, mais dans un bon alignement pour le tronc et les bras. Par un heureux hasard de circonstances, la table de travail s’ajuste relativement bien avec le tabouret, lui aussi originaire du cabanon. Faire avec les objets disponibles car inutilisés.

Un tabouret lourd et plein, de style industriel. D’une robuste épaisseur, le plateau circulaire est composé de trois longueurs de menuiseries emboîtées et collées. Verni et aux contours arrondis, il est lui aussi tâché mais par ce qui a dû être du liquide. Des auréoles d’âges différents. Sur le revers, en son centre, une vignette précise la marque de fabrication : un rond de papier fin, vieilli, pas encore prêt à se décoller, bords cannelés jaunis, cercle rouge plein, deux lettres (MD) typographie années 30. Les pieds sont solidement ouvragés : fer forgé en trépied renforcé par des bases en triangle en haut et en bas. Une assise précise et campée qui oblige le corps : bien poser le plat des deux pieds au sol pour tenir le plus confortablement possible une position. Ce qui laisse peu de place au jeu et interdit de placer des jambes sous des fesses. L’assise doit comprendre la variable. Une autre solution peut toujours être trouvée.

Alors les objets peuvent arriver. Peu nombreux car ils doivent pouvoir loger dans le sac à dos. Peu nombreux mais toujours les mêmes ou presque. Ils sont choisis pour leur qualité. L’ordinateur portable est l’incontournable. Il est le premier à s’installer et donc définit la plus ou moins grande proximité avec le mur en fonction du branchement possible. Le cordon étend un rayon qui croise un autre paramètre de situation : la fenêtre. La table de travail est proche d’une ouverture, une suffisamment grande pour sentir la lumière – la table de travail ne fonctionne qu’à la lumière du jour. Suffisamment grande pour donner le sentiment de l’extérieur, du mouvement possible – aller vers. La table de travail n’a donc jamais le dehors dans le dos. Elle se dispose de côté, perpendiculaire ou de trois quart pour éviter l’écran en contre-jour, avec toujours l’extérieur en perspective. Le dos au mur, non pas contre le mur mais avec un espace réduit derrière, là ce sont des placards mais on peut imaginer un mur plein ou un angle. Cela serait tout à fait possible, ça l’a déjà été.

La table de travail est plusieurs. Elle est différente en fonction des lieux occupés. Une qui se trouvait presque à ras-du-sol sur un espace surélevé. Elle avait été fabriquée avec les deux extrémités d’un plateau de table de jardin en tek, alternance de lattes et de vides. Les deux extrémités du plateau rassemblées formaient un octogone. La surface reposait sur quatre piliers de briques trouvées près du muret de la terrasse. Cinq briques par pilier, hauteur pour y glisser les jambes en tailleur. Deux trois coussins calés pour l’assise vers l’avant. Le mur de pierres anciennes dans le dos, la large fenêtre sur la gauche, les toits blancs du village qui descendent en escaliers vers la baie encore verdoyante mais sèche et le bleu de la mer. L’ordinateur au bord de l’octogone, au milieu la ligne, laissait un vaste espace à l’arrière où poser. Mais aussi le sol comme une extension de la table où tout s’éparpille.

Les objets débordent, même peu nombreux. Avec cette table de travail pour cette migration, ce n’est pas sur le sol, trop bas, mais c’est sur le lit, tout proche, que cela déborde. De la table au lit, du lit à la table.

Un ordinateur portable, un câble d’alimentation branché, des écouteurs branchés le fil qui s’emmêle avec le cordon, un tissu pour essuyer l’ordinateur.

Un cahier Muji acheté il y a deux ans, couverture cartonné brun clair format A5, coins écornés, écrit à l’envers et à l’endroit, toutes sortes de notes et enflé d’autres feuilles volantes.

Un style bille Bic en plastique, toujours le même modèle : sans capuchon, un bouton pour faire sortir la mine, encre noire, transparent dans la partie inférieure de la cartouche et noir dans sa partie supérieure ; il tient bien dans la main et glisse sur la feuille.

Un petit carnet rouge notebook quasi vierge depuis cinq ans.

Une enveloppe en plastique transparente pour format A5 achetée à Rhodes début mai 2014. L’étiquette du prix au dos indique 0,45 €. L’épaisseur de l’enveloppe varie d’un voyage à un autre. Quand elle est trop remplie, il faut faire le tri, la vider des papiers qui n’ont plus rien à faire là. Les tickets partent en premier, poubelle souvent. Les feuilles volantes sont juste déplacées, elles viennent s’intercaler dans le cahier Muji.

Reste à l’intérieur quelques enveloppes à lettre : un stock de cinq enveloppes pour d’éventuels échanges épistolaires manuscrits, réalisées en papier recyclé à partir d’anciennes cartes IGN dont le tracé est visible à l’intérieur, une grande enveloppe carrée en papier satiné blanc toujours la même depuis trois ans, deux feuilles A4 pliées où figurent des exercices kiné en image pour le dos, la carte « postale » Etre là -Limoges de l’artiste Mathilde Roux servant de couverture à l’enveloppe par transparence.

Des mouchoirs en papier, froissés, tous utilisés au moins une fois.

Des livres papier (deux par migration) : cette fois-ci Naissance de la gueule de A.C Hello (éditions Al Dante) et Création à seize mains. Micro-climats 2.0 zone de turbulences du Glob Théâtre (Les éditions Moires).

Un paquet de feuilles éparpillées, de format A5 repliées sur elles-mêmes et assemblées à la manière d’un cahier non relié, acheté tel quel dans le magasin général du village, oublié sur une étagère par la vendeuse et les autres clients : 17 lignes simples horizontales par page, tracé bleu clair très discret sur un fond beige, la surface comme poncée par le sable, la poussière, la chaleur et le temps, lignes effacées à leur début et à leur fin, contours et plis jaunis. Griffonnées à chaque impulsion d’écriture. Comme à chaque nouvelle arrivée, un cahier à spirales neuf, 17×24 cm, acheté au magasin général du village.

Au milieu de tout cela, l’ordinateur toujours. Premier objet touché en s’essayant à la table : l’ouvrir, l’allumer, essuyer l’écran toujours sale, le clavier entre les touches, actualiser le post-it aide mémoire, lancer internet, vérifier les mails, écrire des mails, faire un tour sur facebook, lire la presse, ouvrir des onglets de recherche, lire les pages de recherche, écrire des mails, ouvrir les fichiers de travail, créer de nouveaux fichiers, déplacer les fichiers, écrire sur l’écran, écrire sur les feuilles volantes, rassembler des feuilles volantes, intercaler d’autres feuilles, écrire sur les feuilles volantes, écrire sur l’écran, étaler les feuilles autour de l’écran pour voir tous les mots.

La table de travail occupe les jours de cette chambre à coucher. Chaque soir elle disparaît, chaque matin elle réapparaît.

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