Back to basics / écriture collective / François Bon

Atelier d’écriture été 2016 lancé par François Bon sur Tiers Livre.
contributions personnelles au fil des semaines. Ne pas hésiter à lire celles des autres sur Tiers-Livre

8-Dialogue avec camion

Atelier d’écriture session 8 sur le Tiers Livre de François Bon.

Avec Marguerite Duras, Le camion.

- la convocation d’une situation dialogique, de ces moments biographiques de trouble qu’on garde longtemps, longtemps.

- comment le contexte va porter toute la tension et la signification, tandis que le dialogue en sera allégé, ne sera plus questionné qu’en tant qu’échange oral, en tant que cette oralité même…
- et penser musique, musique, musique


IMG_1990

Vous devriez me suivre
Ne me regardez pas ainsi. Vous m’avez très bien compris.
Vous devriez me suivre.

Je ne vous suis pas.

C’est bien normal. Je n’attendais pas autre chose. Réflexe
naturel
classique.
Mais, tout de même, réfléchissez.
Vous devriez me suivre.

Ecoutez, je prends ce bus tous les matins
à la même heure…

Ou presque.

ou presque et…

Et vous trouvez cela normal

je ne vois pas où est le problème de prendre parfois le suivant.
Du moment que je ne suis pas en retard. L’essentiel
est que j’arrive à l’heure. Et j’arrive à l’heure.

d’arriver à la même heure.

Et vous vous asseyez près de la fenêtre. Enfin, près de, cette, fenêtre,

Parce que de, ce, siège, on a une vue plus large
sur le dehors.

aussi parce que c’est dans le sens de la marche.

Sinon, j’ai mal au coeur.

Et vous trouvez cela normal

Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à choisir sa place dans le bus.
Je ne suis certainement pas la seule personne à le faire, et d’autant plus
pour m’éviter le mal des transports.

d’avoir mal au coeur.
A la même heure ou presque.

Je n’ai rien fait de mal.

C’est bien normal.
Réflexe naturel classique.
Vous devriez me suivre.
Vous vous asseyez comme par hasard juste entre cette fenêtre et moi.

Oui, peut-être.

Non, cela ne peut être « normal peut-être ».
« Evidemment normal », « étrangement normal », alors ça oui.
Mais « normal peut-être », non. Cela n’a pas de sens.

Non, peut-être vous.

Non, « certainement » moi.
Pas certainement « peut-être ». Moi tout court.
Et vous le savez très bien. Vous me dites, bonjour,
tous les matins. A la même heure, ou presque.
Pour venir vous asseoir juste entre cette fenêtre et moi
Ce que je trouve très habile d’ailleurs et d’ici,

Je vous dis, bonjour, par facilité. Cela m’évite de vous dire,
excusez-moi, et ensuite, bonjour.
Reconnaissez que c’est très efficace : il suffit que
j’avance ma jambe devant les vôtres en vous disant, bonjour,
pour que vous empressiez de vous pousser
pour me laisser passer.
En plus, vous pouvez vous satisfaire d’avoir été salué.
C’est la moindre des choses que de saluer une personne
de bon matin, n’est-ce pas ? Cela aide
à bien commencer sa journée.

vous voyez donc bien que c’est « certainement moi ».
Très habile de vous manifester ainsi par un, bonjour,
Cela évite les soupçons,

J’essaie simplement d’être polie.

très habile. La civilité assumée est une très bonne stratégie
pour lisser nos rapports au point de les faire paraître insignifiants.

Mais, il n’y a aucun rapport entre vous et moi.

C’est bien ce que je vous dis.
Vous devriez me suivre.

Share Button

6-le faux autoportrait comme vraie fiction

Atelier d’écriture session 6 sur le Tiers Livre de François Bon.

Un détournement du fabuleux Autoportrait d’Edouard Levé.

« rien qui soit tourné vers soi, mais au contraire pris à cette jonction éclatée de l’action (Oeuvres) ou du dehors qui nous happe sans cesse (Journal) … reprendre exactement le principe du livre, phrases sans propositions autres que la principale, présent obligatoire, et fragmentation avec un élément par phrase, constitution d’un bloc fait de l’ensemble de ces fragments, en sachant que c’est précisément la discontinuité de l’un à l’autre qui va faire la force du texte (…) C’est la résistivité qui compte. C’est comment le personnage se construit à contre de l’auteur. C’est comment un auteur se construit lui-même dans sa capacité à organiser la venue d’un personnage qu’il ne domine pas. »


J’enfile mes vêtements par leur envers. Je m’abstiens de compter les choses. J’offre des cailloux à mes proches. Me débarrasser des tickets que l’on me donne me maintient en forme. Je prends soin de poser mon pied sur la barre métallique fixée au sol à chaque fois que je passe un seuil. Conduire avec désinvolture est une question de principe. Je tiens la porte au suivant non par habitude. Les lignes de fuite et autres perspectives exercent sur moi un attrait particulier. Je sautille le plus souvent par conviction. L’obsession à meubler les murs m’étouffe. Je joue de ma gravité en public sans complexe. Les parfums m’insupportent. Je ne donne pas le sentiment d’être pressé. Je préfère toquer que frapper à une porte. Je baille bruyamment, presque aussi fort que j’éternue. Pleurer sans scrupule en pleine rue me prémunit de l’étanchéité du monde. Dans les couloirs, j’entretiens une proximité avec les murs. Garder la bouche fermée me demande un effet musculaire inhabituel et désagréable. Je marche tout du long, sur la tranche. Je ne sais jamais par quelle joue commencer une bise. Je continue de fréquenter les bords d’un peu trop près. Je laisse l’équivalent d’une gorgée au fond de ma tasse ou de mon verre, rarement plus ni moins. Je veille à descendre des trottoirs régulièrement. L’intangible verticalité me fait douter du bien-fondé des choses. Je m’assois par terre aussi souvent que possible quelque soit le lieu. Comprendre l’arithmétique des fenêtres ne me paraît pas être un enjeu mineur. Je ne raconte pas d’histoires.

Share Button

4- Artaud en juste 100 mots

Atelier d’écriture session 4 sur le Tiers Livre de François Bon.

Description d’un état physique (Le Pèse-Nerfs, 1925) d’Antonin Artaud mais compacifier avec les mots d’Artaud qui servent de balises. « une écriture sans sujet. Ce qui s’exprime, on ne sait pas – le corps parle, ou quelque chose en soi parle qu’on ne maîtrise pas. »

Revenir sur un moment de perte de contrôle, de lâcher-prise du mental sur le corps sans qu’il soit possible de deviner l’événement biographique qui en est la source.


Une sensation de fourmillement intense le long de la colonne – colonne qui vertébrale tout le corps, le dos déployé au-delà de la peau. Fourmillement qui bouillonne tout en muscles par la force de l’os. Vertical, tellement debout les pieds dans le bassin talons plantés que le passage au sol ne saurait être ni perte ni défaite. Du coccyx la queue pousse par la nuque, le geste d’une tête en place de l’animal – la bascule. Mâchoires lâchées, la bouche entre-ouverte épingle le regard par le dessous, tendu sans rien ignorer du torse. Langue à l’affût, les dents qui gouttent.

Share Button

3_14 fois ver le même objet.

Atelier d’écriture semaine 3 sur TIERS LIVRE.

« 14 fois, 14 fragments vers le même objet / Les oeillets de Ponge / Où, quand et comment l’objet choisi devient-il risque ? »


 

1

C’est au sol que le marron se manifeste à l’homme. C’est la seule certitude que l’on peut avoir à son sujet car pour le reste, au-delà des apparences bonhommes qu’il tient de son aspect joufflu et brillant, le marron cumule les confusions et contre les évidences.

2

nier

glacé (pas lui)

couleur

d’Inde

en anglais

3

Ambivalence permanente du lisse et du rugueux, du brillant et de l’opaque, de la rondeur et du creux.

4

Pas le poids de son enveloppe mais le sens profond de la couleur.

5

Echappe à toute logique identitaire. D’autres se font passer pour lui quand on le prend pour un autre.

6

Origine non identifiée, en bon élément métisse. Boule d’écorce polie laissant à penser qu’il descend du végétal vivace, ligneux et rameux. Il convient pourtant de préciser que c’est le vent qui l’a porté. Un tel raisonnement emprunte tout au questionnement du « qui de la poule ou de l’oeuf ? » et étouffe par sa linéarité des racines plus profondes. Le marron l’est, marron, comme la terre qu’il embrasse parfois de son humidité boueuse, s’y mêlant à l’en pénétrer et se fondre. N’en est pas moins minéral comme l’indique son radical dérivant du préroman mar, « pierre, rocher ». A ce stade comment ne pas douter de son milieu. L’opercule qu’il partage avec d’autres mollusques témoigne de son adhésion certaine aux choses de la mer alors même que ses fréquentations essentiellement urbaines et routières le lient aux plis de la ville.

7

De notre regard dépend son devenir objet : il y a une vie après la rue.

8

Manuel d’utilisation du marron ?

Fonctions d’usage : travail de la mobilité et de l’adresse (doigts et membres supérieurs),

développement des facultés tactiles, boule anti-stress, presse-papiers ?

Fonctions avancées : sculpture, objet philosophique temporel.

Principaux gestes tactiles : préhension, toucher, double-toucher, toucher maintenu, toucher rotatif (2 à 5 doigts), glisser avec le pouce, glisser peau contre peau.

Autonomie : illimitée.

Durée de vie : longue en milieu domestique ; variable selon le taux d’humidité et l’exposition à la lumière.

Recommandations : placer dans une poche, un sac ou sur le bureau.

9

Rouler, glisser, tourner, voler, sauter.

Scrupule gravitaire.

Rester, (re)poser.

10

Tu regardes toujours de haut. Pourquoi ?

11

Dans sa prononciation, le mot MARRON engage le tout et son contraire dans une pleine bouche résonnante.

Mmmm, point d’articulation bilabiale, un mystère qui éclate en Aaaaa sur une grande ouverture où la langue se cambre, la mâchoire se relâche et le souffle se porte hors du corps.

Rroonn, soudaine obstruction buccale en suite d’un voile du palais rapidement raclé, lèvres pointées en petit trou, résonateurs nasaux à l’oeuvre, fourmillement dans le museau, vibration des cavernes du corps.

MARRON ou les contrastes délicats d’une puissance sonore.

12

Le dessous des choses, à la discrétion des feuilles, un certain regard sur ce qui affleure.

13

Placé hors de son milieu soi-disant naturel, le marron consacre sa parfaite inutilité et repose l’homme de son pragmatisme radical. Il n’est plus un objet dans l’espace mais un objet dans sa durée : temps déspatialisé, sans événements comptables, pas d’avant ni d’après, continuité indivise. Le marron change sans esprit de succession dans l’intensité de ses qualités : réalité temporelle de la matière sans distinction du dehors et du dedans. Mouvement ininterrompu, la vie bourdonnante.

14

Ne peut être vendu. Surtout séparément.

 

Share Button

2_ Autobiographie aux noms propres

Atelier d’écriture semaine 2 sur TIERS LIVRE

« L’enjeu, en se risquant une première fois dans la grande lave de la prose Novarina, c’est d’abord la question du territoire, et de la relation de la langue à un lieu qui porte nom. »


001

image : Collage « Etre là – Limoges » de Mathilde Roux

A la Maternité des Lilas aller tout droit, regarder la nuit neige pousser la soeur qui dit pousse à 4. En rue du coq crier ; tête à langue qui part.
Arriver à Gagny, traverser de la rue Henri Maillard 6 à la rue Henri Maillard 3. Henri Maillard inconnu au bataillon. Du trou noir 2ème à l’arête de poisson 3ème en face qui double à 4 dans l’HLM des 3 Vallées.

Repérer les « y » alentours : la Dhuys, Le Raincy, Bondy, Noisy le Sec et le Grand, Neuilly sur Marne et Plaisance, Clichy sous bois. N’existent pas dans la VilleMomble et le MontFermeil.

Prendre à droite l’Ecole Jean de la Fontaine séparer toutes les particules : cuillère en bois à tête de bois cheveux laine, laisser couler madame Violette – Guillaume Godin blond – MariePierre en bouche de taureau – Tata Martin pour l’haché de cheval.

Rue Henri Maillard jusqu’au Monoprix visiter l’arête de poisson : pincer de l’index et du pouce la peau tendue entre l’index et le pouce serrer fort, Mamie Vera ou pas, yougoslave ou serbe ou croate ou pas Mamie Vera où ne pas mordre. Chez Picard la boucherie Picard du haché Monsieur Picard catacloper cru avec ou sans Vico.

En bas de l’arête, continuer sur l’Ecole Paul Laguesse et ingurgiter du « y » : Madame Poireau pour ne pas écrire picsine, Hamed Gaffar déglutir Hamed Gaffar, Moussa voir d’un verre à l’oeil, Monsieur Sorro sans Z et Richard Regginioli aux quatre I et trois R claquent la chance, pliée en deux.

De la rue Henri Maillard descendre l’arête de poisson vers le Caravaning des 4 vents : s’échapper de Lapère en Point P à Leroy Merlin, regarder par la fenêtre 505 Peugeot de la banquette arrière comment c’est loin tout en Brie : à Brie-Comte-Robert l’Obélisque en rond point de repère par la forêt, Lahoussaye s’arrêter t’as des piles t’as pas des piles, tourner à Crèvecoeur, ouvrir le vert aux 4 vents.
Contourner Monsieur Leroi pédaler raide comme la justice gris salopette gris clope au bec attends v’là si j’t’attrape.
Désosser le Poussin tout tordre brûler poussière musique ciel étoilé, herbe grasse danser minuit, nuit bougies noir, pas d’heure jamais d’heure détaler.
Jamais prier le lait frais de la ferme du Père Constant et les légumes du Prieuré Frère André.
Jouer au jeu des cent familles : derrière les Magrini dénoiseter les coccinelles et Linda avec ses trois langues hachées à cheval, à côté des Rault, autour de Madame Camille, les Montieil Pascal et Frédéric frères et fils, les Micovic Dragan Miranda et Lara, plus loin de l’autre côté Armelle-petit-Jésus tonton mais aussi les Martin près de la piscine, les Ronco dans la même allée que les Fer au milieu les Zuber.

En haut de l’arête poursuivre le collège Sévigné et ruminer du « y » : rue Contant Les Grands Coteaux parc Courbet chemin des Bourdons l’annexe du collège puis le bâtiment principal rue Léon Bry grilles qui montent les gars des Bosquets. Au bout de l’impasse le gymnase Bernard Vérité. Monsieur Bazin pourquoi 4 ans ? Effet Joule à vie. Lire le latin Rome devant La Machine à Ecrire.

Aux coins de la rue Henri Maillard grandir l’arête de poisson : cinéma-théâtre André Malraux, Bibliothèque municipale Georges Perec, Place du Baron Roger dénommée pour Place du Général de Gaulle, Chez Chimères fouiller, le Cabinet du docteur Jany, la pharmacie de Madame Odile et courir la forêt de Bondy, le stade Jean Bouin.
Eviter la cité des Fauvettes, des Dahlias et de Maison Rouge, passer le plateau des 7 îles tendues vers Clichy-sous-bois les cités du Chêne Pointu et des Bosquets sur Montfermeil ; apprendre à grogner.

Traverser le périphérique les premières nuits à Paris Zuber : aux Olympiades compter les dalles, le long du Disque la rue le 7 repérer, au Centre Commercial Galaxie bâfrer les rouleaux. Dire « Seine-Saint-Denis ».
Métro Jourdain déménager ? rue Henri Maillard rester.

Migrer Gare de l’Est-Aquaboulevard Gare de l’Est-Jaurès Garde de l’Est-rue Henri Maillard.
Faire une boucle à Drancy cité Danton cité Gaston Roulaud rue Roger Salengro carrefour des 6 routes rue Alphonse Daudet.
Estiver jusqu’à 6 au Camping La Pinède parce que Cavalaire la Plage de Bonporteau sur le chemin de bambous.
Penduler la Bretagne la Normandie Touques-Trouville-Deauville.
Transfront-aller en Yougoslavie Dubrovnik, en Tunisie, en Bulgarie Sofia Veliko Tarnovo Shumen Varna. Transfront-aller en Turquie Istanbul Hôtel Akdeniz Pamukkale Ephèse Cappadoce, en Grèce Athènes Parthénon canal de Corinthe théâtre d’Epidaure à la Porte de Mycènes le trésor de laiton ; Crète Corfou Chypre Nicosie mur murer mur. Aux Canaries et Baléares château trésor. Transfront-aller l’Atlantique Québec, Montréal, Tadoussac, les Laurentides, New-York, route 66, Denver, Colorado, Texas, Nouveau Mexique, Louisiane, Nouvelle Orléans.

Lycée Gustave Eiffel s’éloigner de la rue Henri Maillard depuis l’Avenue à l’Allée en Chemin : République-Renardière-Des Trois Noyers. Une ascension très technique, avec L depuis peu, régurgiter le « y » : avec Madame Corre-Goudot se mettre Tacite en joie de Méduse, prendre l’Enéide par le chant VI en bouche les croissants péchés dans le Léthé. Arêter le poisson.

Share Button

1_Notes sur la table de travail

Atelier d’écriture semaine 1 sur TIERS LIVRE

« on part ici de Georges Perec, l’importance de cette thématique pour tous les écrivains, en tant qu’elle est une mise en abîme du geste même d’écrire, et de la matérialité de ce geste ».


 

Pour qui pratique le nomadisme intermittent, la table de travail est une installation provisoire.

Elle n’existe pas avant d’être mise en place. Elle n’a pas de lieu. Elle se trouve. Elle est une réalité temporelle. Choisie dans la maison, toujours à l’écart du passage, de ce qui pourrait interrompre, de ce qui fait les contingences matérielles de la vie. Dans une pièce où elle ne sera sur le chemin de personne. Elle est souvent perchée. Quelque part à l’étage ou dans un endroit surélevé : la pièce où sont rangés les livres, les tapis de yoga, les instruments de musique, sur une estrade constituée par un coffrage en bois destiné à accueillir un couchage supplémentaire. Cette fois il s’agit de la chambre à coucher à l’autre bout de la maison, l’une des deux seules pièces de l’étage avec la salle de bains.

La plupart du temps, la table est fabriquée car elle n’existe pas là où elle devrait être : les autres tables font déjà l’objet d’une utilisation précise, celles qui pourraient être disponibles ne sont pas transportables. La table de travail est avant tout une disposition et un assemblage composite. Dans un premier temps, une verticalité et une horizontalité.

Deux tréteaux de bois pliables provenant du cabanon à l’extérieur de la maison. En bois clair, couvert de tâches de peinture blanches, bleues et ocres mais aussi de vernis, de différentes formes : des gouttes sur les traverses inférieures, des coulures sur les montants et des aplats à la jointure supérieure où les pinceaux sont venus s’essuyer. De la poussière, des charnières tordues et des compas en aluminium frêles et branlants. Les deux tréteaux sont relativement proches l’un de l’autre car le seul plateau disponible est une planche de bois carré d’environ 55 cm de côté, en mélaminé blanc. Elle est un élément d’un meuble-étagère qui n’a pas jamais été monté. Elle est quasi-neuve. Avec le reflet de la lumière en contre-jour se distinguent des traces de doigts et de paume qui ont pressé, glissé. Les tréteaux sont trop grands pour la planche, trop rapprochés pour que les jambes puissent bouger librement, mais dans un bon alignement pour le tronc et les bras. Par un heureux hasard de circonstances, la table de travail s’ajuste relativement bien avec le tabouret, lui aussi originaire du cabanon. Faire avec les objets disponibles car inutilisés.

Un tabouret lourd et plein, de style industriel. D’une robuste épaisseur, le plateau circulaire est composé de trois longueurs de menuiseries emboîtées et collées. Verni et aux contours arrondis, il est lui aussi tâché mais par ce qui a dû être du liquide. Des auréoles d’âges différents. Sur le revers, en son centre, une vignette précise la marque de fabrication : un rond de papier fin, vieilli, pas encore prêt à se décoller, bords cannelés jaunis, cercle rouge plein, deux lettres (MD) typographie années 30. Les pieds sont solidement ouvragés : fer forgé en trépied renforcé par des bases en triangle en haut et en bas. Une assise précise et campée qui oblige le corps : bien poser le plat des deux pieds au sol pour tenir le plus confortablement possible une position. Ce qui laisse peu de place au jeu et interdit de placer des jambes sous des fesses. L’assise doit comprendre la variable. Une autre solution peut toujours être trouvée.

Alors les objets peuvent arriver. Peu nombreux car ils doivent pouvoir loger dans le sac à dos. Peu nombreux mais toujours les mêmes ou presque. Ils sont choisis pour leur qualité. L’ordinateur portable est l’incontournable. Il est le premier à s’installer et donc définit la plus ou moins grande proximité avec le mur en fonction du branchement possible. Le cordon étend un rayon qui croise un autre paramètre de situation : la fenêtre. La table de travail est proche d’une ouverture, une suffisamment grande pour sentir la lumière – la table de travail ne fonctionne qu’à la lumière du jour. Suffisamment grande pour donner le sentiment de l’extérieur, du mouvement possible – aller vers. La table de travail n’a donc jamais le dehors dans le dos. Elle se dispose de côté, perpendiculaire ou de trois quart pour éviter l’écran en contre-jour, avec toujours l’extérieur en perspective. Le dos au mur, non pas contre le mur mais avec un espace réduit derrière, là ce sont des placards mais on peut imaginer un mur plein ou un angle. Cela serait tout à fait possible, ça l’a déjà été.

La table de travail est plusieurs. Elle est différente en fonction des lieux occupés. Une qui se trouvait presque à ras-du-sol sur un espace surélevé. Elle avait été fabriquée avec les deux extrémités d’un plateau de table de jardin en tek, alternance de lattes et de vides. Les deux extrémités du plateau rassemblées formaient un octogone. La surface reposait sur quatre piliers de briques trouvées près du muret de la terrasse. Cinq briques par pilier, hauteur pour y glisser les jambes en tailleur. Deux trois coussins calés pour l’assise vers l’avant. Le mur de pierres anciennes dans le dos, la large fenêtre sur la gauche, les toits blancs du village qui descendent en escaliers vers la baie encore verdoyante mais sèche et le bleu de la mer. L’ordinateur au bord de l’octogone, au milieu la ligne, laissait un vaste espace à l’arrière où poser. Mais aussi le sol comme une extension de la table où tout s’éparpille.

Les objets débordent, même peu nombreux. Avec cette table de travail pour cette migration, ce n’est pas sur le sol, trop bas, mais c’est sur le lit, tout proche, que cela déborde. De la table au lit, du lit à la table.

Un ordinateur portable, un câble d’alimentation branché, des écouteurs branchés le fil qui s’emmêle avec le cordon, un tissu pour essuyer l’ordinateur.

Un cahier Muji acheté il y a deux ans, couverture cartonné brun clair format A5, coins écornés, écrit à l’envers et à l’endroit, toutes sortes de notes et enflé d’autres feuilles volantes.

Un style bille Bic en plastique, toujours le même modèle : sans capuchon, un bouton pour faire sortir la mine, encre noire, transparent dans la partie inférieure de la cartouche et noir dans sa partie supérieure ; il tient bien dans la main et glisse sur la feuille.

Un petit carnet rouge notebook quasi vierge depuis cinq ans.

Une enveloppe en plastique transparente pour format A5 achetée à Rhodes début mai 2014. L’étiquette du prix au dos indique 0,45 €. L’épaisseur de l’enveloppe varie d’un voyage à un autre. Quand elle est trop remplie, il faut faire le tri, la vider des papiers qui n’ont plus rien à faire là. Les tickets partent en premier, poubelle souvent. Les feuilles volantes sont juste déplacées, elles viennent s’intercaler dans le cahier Muji.

Reste à l’intérieur quelques enveloppes à lettre : un stock de cinq enveloppes pour d’éventuels échanges épistolaires manuscrits, réalisées en papier recyclé à partir d’anciennes cartes IGN dont le tracé est visible à l’intérieur, une grande enveloppe carrée en papier satiné blanc toujours la même depuis trois ans, deux feuilles A4 pliées où figurent des exercices kiné en image pour le dos, la carte « postale » Etre là -Limoges de l’artiste Mathilde Roux servant de couverture à l’enveloppe par transparence.

Des mouchoirs en papier, froissés, tous utilisés au moins une fois.

Des livres papier (deux par migration) : cette fois-ci Naissance de la gueule de A.C Hello (éditions Al Dante) et Création à seize mains. Micro-climats 2.0 zone de turbulences du Glob Théâtre (Les éditions Moires).

Un paquet de feuilles éparpillées, de format A5 repliées sur elles-mêmes et assemblées à la manière d’un cahier non relié, acheté tel quel dans le magasin général du village, oublié sur une étagère par la vendeuse et les autres clients : 17 lignes simples horizontales par page, tracé bleu clair très discret sur un fond beige, la surface comme poncée par le sable, la poussière, la chaleur et le temps, lignes effacées à leur début et à leur fin, contours et plis jaunis. Griffonnées à chaque impulsion d’écriture. Comme à chaque nouvelle arrivée, un cahier à spirales neuf, 17×24 cm, acheté au magasin général du village.

Au milieu de tout cela, l’ordinateur toujours. Premier objet touché en s’essayant à la table : l’ouvrir, l’allumer, essuyer l’écran toujours sale, le clavier entre les touches, actualiser le post-it aide mémoire, lancer internet, vérifier les mails, écrire des mails, faire un tour sur facebook, lire la presse, ouvrir des onglets de recherche, lire les pages de recherche, écrire des mails, ouvrir les fichiers de travail, créer de nouveaux fichiers, déplacer les fichiers, écrire sur l’écran, écrire sur les feuilles volantes, rassembler des feuilles volantes, intercaler d’autres feuilles, écrire sur les feuilles volantes, écrire sur l’écran, étaler les feuilles autour de l’écran pour voir tous les mots.

La table de travail occupe les jours de cette chambre à coucher. Chaque soir elle disparaît, chaque matin elle réapparaît.

IMG_0648

Share Button